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Pierre Delavie, neo rapt architectural

jeudi, septembre 1st, 2016

Pierre Delavie
A l’invisible, il est tenu
Par Corinne Lellouche

pierre-delavie

En fouillant dans les archives de Libération, on pourrait exhumer quelques articles sur un goupe punk des années 77/80, « Ecoute Maman » dont le Pierre Delavie musicien fut chanteur compositeur. On ne trouvera pas trace chez lui de cette pièce du puzzle. Occupé à arpenter les frontières de ses arrières-mondes, l’artiste est comme ces réfugiés que l’on garde dans les no man’s land des aéroports. Il est là sans y être, et si un pays l’accepte, aucun autre ne pourra le reprendre. Etre coincé dans l’espace de l’entre-deux a conduit ce marin d’on ne sait quel Gibraltar à se méfier des ports d’attache. Descendu sur la terre ferme, il a conçu le premier mur peint de la capitale, un gorille dévorant une montagne de petits suisses, manière d’apprivoiser les murs justement. Pour cette fois, celui de Beaubourg juste en face, dont il fera peut-être un jour couler les tuyaux.
Assis en face de nous, sur la banquette assez raide de son chez lui, on découvre un jeune homme de 58 ans, à la silhouette souple dont l’apparence décontractée n’a rien de commun avec le conformisme des anticonformistes. « Je m’habille en solde ou dans les surplus par goût pour la décroissance. Je suis un peu comme Churchill, le secret de mon look ? Le style, jamais de style ». C’est à peine s’il confesse sa passion pour les espadrilles, objets aussi inadéquates à la ville que lui-même. « J’ai délocalisé mon travail dans le sud avec des pauses rendez-vous qui n’excèdent jamais plus de dix jours en capitale. J’apprécie de pouvoir en fin de journée attaquer le débroussaillage».

Ce besoin d’air, il l’a insufflé à son métier malgré l’atmosphère sclérosée et barricadée de l’art contemporain. Le nom de ses œuvres, Seuils, Intérieurs menacés, dit sans fin son tropisme pour les marges. Parfois, les mots ne suffisent pas, ici ils tombent avant qu’on ait compris où l’on doit regarder. Depuis les rives silencieuses du Groenland réputée être la terre de personne ? En 1990, en voyageur inspiré, il y a sculpté une œuvre monumentale à même la glace d’un iceberg, cri d’alarme militant sur les menaces qui pèsent autour de la biodiversité. Son talent, c’est aussi d’appréhender le même objet ou le même paysage avec chaque fois un costume différent. Ici comme un plasticien, là en photographe ou encore naturaliste, voire bruiteur. Et si chacun de ses regards demeure vrai, c’est que jamais Pierre Delavie ne crie qu’il sait la vérité. Il a d’ailleurs été qualifié par les InRocks de spécialiste international du mensonge urbain. Ses mensonges ? Ramollir un immeuble haussmannien avenue George V à Paris, laisser une aile du château de Versailles disparaître sous la végétation, habiller l’ambassade de France à Copenhague d’une dentelle ajourée laissant deviner une mue délicate. Ou encore, à Lille 3000, torde les colonnades de la grande poste en une œuvre finement baptisée A contre pierre. Pour les passants, le spectacle est offert. Ils cessent de circuler, légèrement hallucinés. Est-ce que le bâtiment est habité par le vent ? Qui a tué de sang froid la réalité de cet immeuble 39 rue George V et des Champs Elysées tout près ? D’où vient que sa façade fonde ? Le murmure a couru tant et si bien que cette œuvre là, découpée en 25 morceaux choisis a fait l’objet d’une vente record à Drouot. Invité par Christophe Girard, fondateur des Nuits Blanches, à la mairie du 4 à Paris, on l’a découvert peignant mais sans pinceaux, en un registre plus intime, des tableaux composés par la grâce du médium photo. De cette Urbanalité, qui montre les lieux mis au ban de la société, il déclare : « Le mutisme de la banlieue ne l’a pas rendue muette », affirmant encore et encore face à l’image, le pouvoir de la pensée.
Au fond, je ne fais que relater mon état. Je cherche les failles d’où se précipitent et se piétinent des hontes, des peurs, des secrets de famille obscurs, insoupçonnés. Les toiles que je réalise ne disent que cela, une gestuelle brutale, arrachée à la réalité, se substituant à un souvenir, se mêlant à une situation vivante. Parfois, la peinture couvre presque tout, comme un blanc amnésique ».
Manière d’appuyer une volonté de dérision assumée, Pierre Delavie expose parfois dans le temple protestant -mais désacralisé- où il vit, ça ne s’invente pas. L’endroit, invité des Nuits Blanches 2007, fut le théâtre d’un jeu intitulé J’ai vu de la lumière, je suis entré. « J’ai imaginé cette installation en partant de ma philosophie des portes ouvertes. Les gens pénétraient là comme dans un moulin, découvrant au fond d’un immense espace plongé dans la pénombre trois fenêtres donnant sur une piste d’aéroport ». C’est autre rêve nocturne qui lui a inspiré les Nuits Blanches de Metz en octobre 2013. aMnetzique l’a conduit à déplacer le centre Pompidou Lorrain jusque fin 2014. Toujours cette réalité qui manque d’audace et qu’il convient d’aider. Songez qu’à Marseille, l’artiste a été plébiscité pour son Détournement de canebière, devenu l’œuvre phare de la Capitale Européenne de la Culture 2013. Il a été porté par les Marseillais, des applaudissements pleins les mains, bien heureux de trouver plus exagéré qu’eux.
Ajoutons que si personne ne l’a vu prier, ceux qui le connaissent savent que ce végétarien depuis 20 ans, homme des bois on l’a dit, a un credo, se battre pour préserver notre écosystème. Se battre au moyen d’une installation choc dont on ignore encore le retro planning malgré l’urgence, et qui convoquera l’ensemble de ses pratiques.
De l’époque où l’on n’écoutait personne, surtout pas sa mère, quand tout le monde fumait ou absorbait des drogues, il a appris à gérer les mauvais trips, les dissociations du lendemain, le désenchantement de la vie : « Quand j’ai eu vingt ans, j’ai avalé beaucoup d’acide. Après, ce fut évidemment le chaos absolu. Le dessin et la peinture furent ma bouée de sauvetage. Je dessinais cent heures par semaine, me réveillant la nuit pour griffonner à l’encre de chine les monstres qui m’accompagnaient. Le reste du temps, je peignais des fenêtres qui vivaient le cauchemar d’un carreau brisé. .J’ai travaillé ainsi pendant longtemps. Je l’ai fait aussi pour la mode, la publicité, l’édition, un peu soulagé par une certaine reconnaissance sociale. Depuis, mes recherches de plasticien se sont tournées vers un travail sur la mémoire. Mes sculptures sont des bureaux d’écolier, des bibliothèques, des chaises que je brise, que je fracasse à coup de hache et de masse, comme pour en libérer des êtres cachés. Je remplis chaque fissure, éclat, repli. Parfois, l’objet sous le choc, perd sa signification, il devient méconnaissable, nouveau, transmissible, expurgé du pathos dont il s’est nourri, disponible aux regards des autres ».

Neo nuit GP

Pour l’heure, c’est à un rapt architectural qu’il s’est livré sur le Grand Palais à l’occasion de l’exposition Auguste qui durera jusqu’au 21 juillet prochain. Faut-il y voir un nouvel enlèvement des Sabines ? Neo s’offre à notre regard en un dialogue de connivence heureuse. En réponse à l’architecture néoclassique du Grand Palais, et à l’art néo-grec du siècle d’Auguste, Pierre Delavie nous interpelle :
« est-ce que croire, c’est voir ? »
Et déconstruire en conscience ce qui est construit, est-ce signifier une réalité que l’instant présent nous aurait cachée » ?
L’artiste pose que le monde tel que nous le percevons n’est peut-être qu’une hypothèse. « Le perturber permet d’ouvrir un champ expérimental de création et de s’affranchir d’une dépendance à l’égard de nos habitudes visuelles».
A l’écoute des bâtiments qu’il détourne, il les humanise volontiers, leur prêtant des sentiments, une mémoire. Rien de définitif, juste une question légère et ironique à propos de nos certitudes intemporelles.

neo jour 2jour

Il fut un temps où l’on soignait les autistes en leur montrant des images. S’ils disaient arbre pour un chapeau, on leur balançait une décharge électrique. Quand la réponse était juste, c’était un bonbon. Depuis Magritte, on sait qu’il n’y a pas de bonne réponse. Encore fallait-il le prouver. C’est à cela que s’emploie Pierre Delavie.

Bien à vous,
Corinne Lellouche

Ses Dates
1956 : naissance à Neuilly
1980 : Album, comment va le sexe ? Ecoute Maman
2006 : Immeuble déformé 39, avenue Georges V

ACTU

Exposition Urbanalité
Organisée par Christophe Girard, mairie du IVème Paris
Du 5 Septembre au 6 octobre 2013/Nuits Blanches Paris

Nuits Blanches Metz
Œuvre monumentale aMnetzique
Place Charles de Gaulle, Metz
5 et 6 octobre 2013

Marseille Provence 2013, Capitale européenne de la culture
Œuvre monumentale Détournement de Canebière
Bas de la Canebière, Marseille
12 Janvier à Décembre 2013

Œuvre pérenne Mémoire d’avenir
Boulogne-Billancourt, dans le nouveau quartier Seguin
Inauguration mars 2013

Œuvre pérenne cinétique Sésame ouvre-moi
Portes entrée pool-house golf de Bouffemont, Oise
Inauguration juin 2013

Oeuvre pérenne L’homme visible
Nouveau centre commercial Beaugrenelle, Paris 15
Inauguration octobre 2013

Installation pérenne Undergreen
Sculptures animalières monumentales
Golf de Bouffemont, val d’Oise
Inauguration prévue mai 2014