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Comment on nous ment(ge)

dimanche, juin 1st, 2014

L’article qui suit de Isabelle Hane pour Libération est paru le 8 avril 2014. Devant la douce tension soulevée par le mentir vrai permanent, je me permets quelques remarques glissées en regard du texte :

Corinne Lellouche 2

Eric Fottorino, ancien patron du «Monde», lance un hebdo dépliable qui veut lutter contre le «zapping permanent».

Une grande feuille repliée trois fois sur elle-même : voilà le 1, nouvel hebdomadaire lancé aujourd’hui par Eric Fottorino, ancien patron du Monde débarqué en décembre 2010 par les actionnaires Bergé-Niel-Pigasse, peu après leur arrivée.

D’où vous est venue cette idée folle de lancer un journal, en 2014 ?

On n’est pas obligé de faire un journal. Quand on fait un journal, c’est qu’on a des convictions et des envies. Pour moi, la conviction, c’est que la presse écrite a encore beaucoup à dire, que le papier reste un support moderne et qu’on fait une confusion entre crise du papier et crise des contenus. Mais la presse écrite doit revisiter ses contenus et tenir compte de l’époque : c’est l’accélération du temps ; c’est l’étincelle numérique qui embrase tout ; c’est la nécessité de prendre en compte les besoins des lecteurs de 2014. Ces besoins ont été refaçonnés de façon radicale par la technologie. Le futur, c’est dans cinq minutes, on vit dans un présent absolu. Une grande partie des lecteurs sont troublés de voir que la presse écrite, au lieu de se décaler par rapport à ce présent, essaye de le suivre. Avec Laurent Greilsamer [directeur de la rédaction du 1, ndlr], quand on était à la tête du Monde, on réfléchissait à la perception du temps par les lecteurs. Certains se désabonnaient parce qu’ils n’avaient pas le temps d’ouvrir le journal, d’absorber ces informations qui leur paraissaient, en plus, redondantes par rapport à ce qu’ils savaient déjà.

Remarques CL :

Le journaliste semble a priori complice quand il pose cette question « fermée » d’une idée folle sans préciser la nature ou plutôt la périodicité du titre en question.

Soyons précis, ce qui serait fou, serait de lancer un quotidien. Suivre l’actualité au jour le jour coûte une fortune en équipes et en moyens. Créer un hebdomadaire est toujours possible, surtout pour un ancien patron du Monde.

Pourquoi la presse devrait-elle se décaler par rapport au présent ? Ce dont souffre la presse écrite, c’est de son recul permanent, son commentaire en lieu et place d’investigations.

Le commentaire, sous ses dehors de soi disant décryptage, s’utilise désormais comme un « comment taire ou faire taire ».

Il y aurait beaucoup à dire sur le concept de décryptage tant prisé des médias (sensés détenir les clés et nous les donner). Voir la crypte et ses oubliettes/ le langage crypté supposé éveiller notre curiosité et notre intelligence.

La réponse de EF est dans la continuité de l’amalgame de départ. Un journal, donc, mais un hebdo, que l’on compare au prestigieux quotidien d’où l’on vient (avec « Laurent »), dont le nom contient rien moins que le monde.

Le conte ici, serait que l’on « fait un journal » par passion, vocation, par goût du service public, à la façon de Sarkozy prêt à se sacrifier à nouveau pour la France.

On instruit à charge l’immédiateté d’Internet. Or, Internet est loin d’avoir détrôné la presse quotidienne à cause de l’immédiateté. C’est plutôt la corruption des patrons de presse, vendus à la publicité qui a détourné les lecteurs, las d’une information au service des banques, des marchands d’armes, des professionnels de la culture marchandisée, « partenairisée », sponsorisée. Le voyage de presse à Venise et la semaine tous frais payés au Martinez pendant le festival de Cannes, ne constituent qu’une infime partie de l’iceberg.

Il se pourrait qu’un ancien directeur du Monde vive mal sa mise au rencart. Et qu’il se lance dans l’aventure d’un hebdo pour continuer à exister. On en est tous là, autant l’avouer.

Quel a été le déclic pour faire ce journal ?
En 2012, j’ai publié Mon Tour du Monde et j’ai donné beaucoup de conférences. Je parlais du Monde, de ce que j’avais essayé de faire… Le retour que j’avais toujours, c’était des gens qui me disaient : «Faut le faire, le journal dont vous parlez !» D’une certaine manière, je l’ai raconté avant de le faire, ce journal. C’est aussi grâce à ce livre que j’ai rencontré Henry Hermand [l’actionnaire du 1, ndlr]. Il avait lui aussi cette envie d’inventer quelque chose.

Remarques CL :

Pas besoin de déclic, à part Laurent Joffrin (de son vrai nom Laurent Mouchard, ça ne s’invente pas) qui navigue sans complexes d’un bateau à l’autre tant il est transparent consensuel (merci de ne pas séparer ce dernier mot en 2), il est impossible de se recaser ailleurs quand on a dirigé un quotidien tel que le Monde. Reste plus qu’à fabriquer son propre titre.

Je parlais du Monde, de ce que j’avais essayé de faire. On m’a dit « faut le faire… », et voilà. Voilà quoi ? Un nouveau Monde rêvé ? De quoi est-il question au juste ?

Pouvez-vous en dire plus sur votre actionnaire, qui a également financé le think tank de gauche Terra Nova ?

Il ne se présente pas comme «le financier de Terra Nova». Il a plutôt inspiré Terra Nova, ou des think tanks comme Le Club des vigilants. Il est l’un des créateurs en France de la deuxième gauche, avec Michel Rocard et Gilles Martinet. C’est avant tout un homme de presse, qui a été très tôt dans les aventures comme la revue Esprit, la Quinzaine et plus tard, le Matin de Paris.
Combien d’argent a-t-il investi ?
Il n’y a pas eu de somme investie comme ça, d’un coup. On identifie nos besoins au fil de l’eau. Là on est dans ses locaux, on a deux pièces, on travaille vraiment comme une start-up depuis sept mois.
Il a quand même dû vous dire quelle était la profondeur de ses poches…
Pour nous, ce qui est important, c’est de réussir le lancement. On verra en juin, quand le journal aura trois mois d’existence, comment le lectorat réagit, s’il y a une adhésion. Quand on prend un risque, on prend aussi le risque que les choses s’arrêtent.

Remarques CL :

Voilà donc un vieux briscard du socialisme catho (confère Esprit), qui offre un deux pièces et des sous pour trois mois. Et un ancien directeur du Monde qui fait mine de chambouler le paysage médiatique. Mais surtout, ne parlons pas d’argent, le bon peuple des lecteurs pourrait être choqué. C’est comme avec les enfants et le porno.

Le choix de se passer de la publicité s’est-il imposé d’emblée ?
Ça aussi, c’est l’expérience qu’on avait, Laurent et moi, au Monde. Même si c’est un combustible très important, avoir de la publicité, c’est se contraindre dans les contenus. Pourquoi faire trois pages de mode tous les quinze jours si ça emmerde vos lecteurs ? Moi, je ne voulais pas faire un journal d’annonceurs.
Au Monde, vous aviez l’impression de faire un journal d’annonceurs ?
C’est-à-dire qu’il y avait certaines parties du journal que je ne maîtrisais pas. Il fallait la bagnole tel jour, la conso tel autre, la mode… Ça veut dire que vous considérez, même si vous ne le dites pas comme ça, qu’une partie de la pagination ne vous appartient pas. Qu’elle est déjà préemptée, d’une certaine manière. Au bout d’un moment, on ne fait plus un journal. On remplit les cases là où il n’y a pas de pubs. Moi, je souffrais de ça, et j’avais l’intuition que les lecteurs n’aimaient pas cette publicité imposée, ces chemins de fer imposés. Mais je peux me permettre de faire un journal sans publicité parce qu’on est moins de dix salariés. Au Monde, il y a 300 journalistes, 800 salariés, une imprimerie… C’est toute une économie. A un moment donné, il faut bien que l’argent rentre, surtout s’il ne rentre pas par la diffusion.

Remarques CL :

Terrible comme il a souffert ce résistant qui si il n’avait pas été viré aurait continué à avaler ses kilos de pubs sans broncher.

Le 1 est un petit journal : vous dites qu’il faut moins d’une heure pour le lire…
Je pense qu’il y a une grande angoisse des gens qui sont toujours happés par autre chose. On est vraiment dans un moment très particulier d’interruption permanente. D’ailleurs, les gens ne finissent plus leurs phrases. Et moi, j’ai envie que nos lecteurs finissent les phrases du journal ! Mais pour ça, il faut être réaliste et proposer un objet qui soit aussitôt perçu comme source de plaisir et non pas de frustration par le lecteur. Le 1 est un journal ramassé, dense, un loup maigre mais musclé. Pour moi, le 1, c’est une épure de journal.

Remarques CL :

Soyons réalistes, mais pourquoi s’insurger contre « le zapping permanent » évoqué plus haut si  le 1, c’est  moins d’une heure de lecture ? Et pourquoi les gens d’Article 11 ou du Monde Diplo ne se posent-ils jamais ce genre de question marketing ? La promesse du 1 : être réaliste et participer à l’autoréduction ambiante de la pensée. Et pourquoi nomme-t-on son journal un objet ? Source de plaisir et non pas de frustration, ne serait-ce pas la définition de la culture zapping ?

Choix radical : vous ne traitez qu’un seul sujet par numéro…
On n’est pas arrivés tout de suite à cette idée. Mais pour contrer le zapping permanent dans lequel on vit, on s’est dit que plutôt que d’aller moins vite, on allait aller plus profondément. Donc s’arrêter sur un seul sujet. Ce sujet, on va le traiter comme un tableau cubiste. En l’imaginant sous différents angles, on va faire surgir des points de vue qu’on n’aurait jamais eus autrement. On va solliciter le regard d’un écrivain, d’un anthropologue, d’un historien, d’un artiste, d’un statisticien… Pour obtenir un concentré de regards intelligents sur un même sujet.

Remarques CL :

Choix radical en effet, ce vocabulaire de résistance fait rêver.

Quant au parti pris, d’un sujet par numéro il est vieux comme mes robes et se tient loin de ce que doit proposer un journal d’informations par définition multiples.

Autre entourloupe, l’artiste, l’historien, l’écrivain, offrent ce que le droit du travail des journalistes professionnels ne permet pas : du travail de haute voltige gratos.

Idem pour ce principe du commentaire réalisé par des contributeurs que l’on a pas besoin de payer, la contrepartie ici étant la visibilité.

Sûr que cela va sauver la presse.

Quant au sujet unique, « La France fait-elle encore rêver ? », il présente l’avantage de sembler chaud, au cœur de nos préoccupations, avec l’assurance de ne jamais trancher dans le vif en « viel observateur » que l’on est.

Et si le journalisme, celui qui défend la démocratie, ce n’était pas un débat entre gens biens, mais des reporters consciencieux occupés à rapporter des faits, remonter des filières, produire du contre-pouvoir ?

Hélas, ça coûte cher.

Hélas, il faudrait en avoir envie et non pas juste avoir envie d’exister.

Mais pas de journalistes ?
Il y a des journalistes dans l’équipe. Mais justement, le 1, c’est la confrontation de regards de journalistes avec des gens qui ne le sont pas. On interroge le réel autrement. Chaque semaine, on choisira un sujet qui est un questionnement. J’ai à l’esprit Kundera qui dit qu’un roman n’a pas réponse à tout, «il a question à tout». Je pense que le 1 n’a pas réponse à tout, il a question à tout. Aujourd’hui, les médias négligent la complexité. Cette complexité, on va essayer de l’approcher. Le but du 1, c’est d’aider à renouveler le regard sur un sujet. C’est plus un journal d’inspiration qu’un journal d’information.

Remarques CL :

Le champ lexical de ce monsieur relève de l’ambiancement sémantique :

Un loup maigre mais musclé (Un loup quand même hein ? )

D’une certaine manière, je l’ai raconté avant de le faire ce journal. (no comment)

Il avait lui aussi cette envie d’inventer quelque chose. (Pour sauver le monde ? Ou se sauver après le Monde ?)

Un concentré de regards intelligents sur un même sujet (quitte à être dans le consensus mou, je préfère le concentré Nestlé).

Moi, je souffrais de ça, et j’avais l’intuition que les lecteurs n’aimaient pas cette publicité imposée, ces chemins de fer imposés.  (quelle modestie humilité douce pour se dédouaner de n’avoir jamais bronché contre la pub du temps où il était à la tête du Monde).
D’où vient ce titre, le 1 ?
Le 1, c’est d’abord un seul sujet, une fois par semaine, imprimé sur une seule feuille. C’est aussi l’unité du savoir : avant d’être une notion d’arithmétique, le 1 est une notion philosophique. On rassemble sous la bannière du «1» le savoir rationnel et le savoir sensible. Autrement dit, une poésie, c’est aussi du savoir. Le 1, c’est aussi se redonner chaque semaine l’énergie d’un premier numéro.

Remarques CL :

Les publicitaires adorent la poésie. Au fait, pourquoi le 1 est-il une notion philosophique avant d’être une notion

arithmétique ? Et le 2 alors, il lui plaît pas le 2 ?

Comment faut-il lire ce journal ?
On peut considérer que le 1 est un journal en 3D. Le plus petit dénominateur commun, c’est la page. Le lecteur s’invente son circuit de lecture. Avec les trois pliages, il y a trois temps de lecture : le temps de l’intime, de l’émotion, puis vous dépliez une fois et vous avez le temps de l’analyse, puis vous ouvrez encore et c’est ce que j’appelle l’aile d’oiseau, qui correspond au temps de l’imaginaire, du récit… Cet espace, c’est le plus grand de la presse papier. Vous pouvez avoir un long texte d’un écrivain, un reportage, une carte…

Remarques CL :

En 3D, c’est bien parce que c’est dans l’air du temps. Le temps de l’intime, de l’émotion et celui de l’analyse jusqu’à l’aile d’oiseau carrément pour mieux s’envoler. Toujours ce marketing philosophopétique légèrement nauséeux.

D’où est venue cette forme de page pliée ?
Je voulais créer un journal qui donne envie de lire le journal. J’ai été frappé de voir qu’on piétinait les journaux gratuits dans le métro ou dans la rue. Je n’ai jamais vu un Pléiade dans le caniveau. J’ai toujours eu cette idée que si on ne fait pas un bel objet, on a déjà perdu une partie du propos. Et j’aimerais bien inventer un journal non jetable. J’aimerais qu’une fois lu, on ait envie de conserver le 1. Qu’on redonne de la valeur au contenu à travers l’objet. La forme et le fond sont complètement liés. Avec Laurent, on avait vraiment envie de bousculer les codes. Pour inventer cette forme, je suis allé vers quelqu’un qui n’a jamais fait de journaux, un architecte graphiste, Antoine Ricardou, qui vit entre Paris et New York et qui a conçu le site du centre Pompidou. C’est lui qui nous a proposé ce système de feuille unique et de pliage. On a choisi un papier résistant, qui ne se déchire pas au pliage. Pour moi, le 1, c’est plus un roseau qu’un chêne : il plie, mais il ne rompt pas.

Remarques CL :

« Avec Laurent », notez ce petit côté bon ami qui prouve que l’on a affaire à un brave type.

Quant à Antoine Ricardou, évidemment il vit entre Paris et New York, s’il habitait ailleurs que face à Beaubourg et s’il se plaisait à Marmande, il aurait l’air bête.

Ce n’est pas vrai que Antoine Ricardou, qui possède par ailleurs une petite maison d’édition n’a jamais « fait de journaux », il a notamment conçu une version de la maquette du Magazine DS en 2005 lorsque j’y travaillais en tant que rédactrice en chef. Mais bon, on ne va pas gâcher le conte avec des comptes.

Bien à vous,
Corinne Lellouche

En savoir +
http://www.le1hebdo.fr/presentation-du-journal.html

-Consultez ce lien pour découvrir les petits dessins un rien enfantins qui présentent l’équipe de GO (Gentils Organisateurs) de ce club Med en puissance.

-Pas un seul non diplômé dans l’équipe. Il y a quelques 20 ans, il n’était pas rare de trouver parmi les meilleurs investigateurs, des gens dépourvus du moindre Deug ou même du bac.

-Voir aussi comment on mélange communication et information.

Laurent Joffrin in Wikipedia
http://fr.wikipedia.org/wiki/Laurent_Joffrin

« Dans ce même essai, Serge Halimi met en évidence un conflit d’intérêt concernant Laurent Joffrin, annoncé le 29 janvier 2005, « avec sans doute un zeste d’ironie30 » par Le Figaro : « Le neuvième prix de la une de presse a été décerné au Nouvel Observateur […]. Le jury, présidé par Laurent Joffrin, directeur de la rédaction du Nouvel Observateur, a examiné plus de quatre cents unes avant de faire son choix30. »
Toujours dans le documentaire des Nouveaux Chiens de garde, il lui est reproché de faire partie d’« une poignée de journalistes interchangeables, qui sont chez eux partout31. »
Laurent Joffrin est une cible récurrente de l’association française de critique des médias, proche de la gauche antilibérale, Acrimedhttp://fr.wikipedia.org/wiki/Laurent_Joffrin – cite_note-32.

En 2012, le documentaire DSK, Hollande, etc. réalisé par Pierre Carles, Julien Brygo, Nina Faure et Aurore Van Opstal, retrace la manière dont « la presse habituellement classée à gauche ou au centre-gauche35 » a successivement soutenu les candidatures de Dominique Strauss-Kahn et François Hollande lors de l’élection présidentielle française de la même année. Le film montre notamment la réaction de certains journalistes et patrons de presse, tels que Laurent Joffrin, face à leurs contradictions35.»

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