Corinne Lellouche : le journalisme c’était mieux avant

dimanche, avril 6th, 2014

Photo Corinne:NetExercer un métier comme on répond à une vocation, est une chance. Nous sommes quelques-uns à avoir rêvé de devenir « reporters » en primaire, fascinés par l’intérêt que semblait susciter chez les adultes la lecture de journaux au format démesuré – c’était avant l’invention du tabloïd -, traversés de colonnes grises à l’écriture serrée : France-Soir, le Monde, le Figaro, l’Aurore, pour ne citer que les plus emblématiques. Il s’agissait de quotidiens à consommer régulièrement contenant de gigantesques explorations en même temps qu’une critique et un recul capables, nous l’avons appris plus tard, de fonder la démocratie.

Parce que l’homogénéisation, l’uniformisation, la vitesse ont radicalement transformé les activités liées au transport et aux communications, nous avons intégré l’idée que le pouvoir de suggestion du papier, dont on annonce la fin prochaine régulièrement, n’avait aucune fin utile en matière de presse. La modernité du Web est censée surpasser l’éternité du grammage qui tâche les doigts. Pourquoi pas ?
« Moi vivant, jamais la pub n’entrera dans Libération » Serge July, 1973

A l’heure où Libé est devenu une marque au même titre que la Sorbonne, rappelons-nous qu’il a été conçu en 1973 comme une critique de la presse dominante. Déjà se dessinait une méfiance envers le journaliste, supposé obéir plutôt que dénoncer. C’est ainsi que le texte de préparation du quotidien stipulait : « Libération n’est pas un journal fait par des journalistes pour des gens mais un journal fait par des gens avec l’aide des journalistes ». A peu de choses près, le credo revendiqué par les aficionados du Web qui prévoient même une disparition du métier jugé corrompu et perverti. En 1973, le tout jeune patron de Libé, Serge July, avait lancé : « Moi vivant, jamais la pub n’entrera dans Libération ». Petite phrase oubliée quelques années plus tard comme on sait.

Si les médias avaient conservé davantage d’autonomie face à leurs annonceurs et à leurs propriétaires, auraient-ils gagné en confiance ? Seul Le Canard Enchaîné, qui doit sa richesse – car il est riche -, à ses lecteurs, n’est pas financé par la publicité. Une réalité que le créateur du Monde, Hubert Beuve-Méry, résumait ainsi : « Il ne faut pas que nos moyens de vivre corrompent nos raisons de vivre ».
Journaux et journalistes gratis

Internet, au départ relativement indépendant, est peu à peu devenu un réseau intégré dans le système médiatique global. Jusqu’à offrir aujourd’hui la télévision, la radio, mais aussi la presse papier dans son offre. Sur une tablette ou un smartphone, lire le journal s’avère de plus en plus confortable. Avec l’avènement du haut débit, il est permis de visionner et d’écouter 24 heures sur 24 des films, des musiques, de se documenter (le plus souvent au moyen de résumés rapides, confère Wikipedia), de pratiquer des loisirs et des jeux, d’utiliser des services de tous ordres, et même de se parler d’un bout du monde à l’autre sans dépenser un centime. Derrière cette vaste entreprise internationale, on trouve la fusion historique AOL-Time-Warner qui a renforcé la fonction commerciale des médias de masse. On peut avancer qu’Internet, malgré son utilité et sa richesse comporte un risque plus grave que de supporter quelques spots publicitaires, celui de transformer nos titres en intermédiaires capables de faire vendre des produits. La culture de la gratuité de la toile est entièrement assumée par les annonceurs qui surveillent les internautes. Ils les tracent, connaissent leurs goûts, leurs préférences, avec le risque de manipulation qui va avec. Or, l’information coûte cher. Il existe plus de 4000 journaux en accès libre et gratuit sur la toile. Cette facilité nourrit de plus en plus les rédactions qui, n’ayant plus les moyens d’une investigation de qualité, se contentent d’une information approximative, peu coûteuse ou encore spectaculaire, quitte à ce qu’elle soit mal vérifiée et/ou mal orthographiée.
Les plumes du Canard

L’exception culturelle française en la matière reste le Canard enchaîné dont les salariés sont parmi les mieux payés. Ce détail n’est pas anecdotique. Certes, le journalisme n’est pas un métier que l’on choisit pour ses compensations financières. Cependant, depuis une dizaine d’années, les pigistes, qui arrivent en bout de chaîne, ont vu leurs salaires diminuer de manière significative, les titres meurent, le chômage ronge la profession. Être rémunéré, ce qui n’est plus le cas pour nombre de rédacteurs des médias en ligne, est pourtant une condition nécessaire. Il n’est pas étonnant qu’en contrepartie de son engagement au Canard, l’équipe qui le compose ne puisse ni jouer en bourse, ni donner des articles ailleurs, ni accepter de cadeaux, ou même des décorations officielles. Ces contraintes signent son indépendance. Parler d’argent est vital. A force de dévaloriser le prix du travail journalistique, outil de surveillance de la démocratie, on en gomme son essence, quitte à faire de notre société capitaliste contemporaine un monstre dont les valeurs se voient remplacées par la seule valeur comptable.
Naissance de Courrier International

Qu’il nous soit donné ici de revenir sur la naissance de Courrier International, le « journal des journaux », dispositif démultiplié aujourd’hui sur la toile, par la grâce d’une lettre de son fondateur, Jacques Rosselin.
Bien à vous,
Corinne Lellouche

« Bon anniversaire Courrier International ! » par Jacques Rosselin (Fondateur)

Publié le 8 Septembre 2010

J’ai appris par un ami que Courrier International fêtait ses 20 ans ce soir dans un théâtre parisien. Ce choix dans la date m’a étonné. Parce qu’aujourd’hui, nous sommes le 8 septembre et que Courrier est né le 8 novembre 1990. C’est pourtant une date facile à retenir le 8 novembre, parce que c’est le premier anniversaire de la chute du mur de Berlin. Et parce que c’est l’anniversaire de mon père.

Ce soir là, on le tenait notre n°1, imprimé chez Dulac. On avait organisé une fête à l’Opus, quai de Valmy. Une formation d’une quinzaine de cuivres emmenée par mon cousin avait fait vibrer l’hymne du journal, une création musicale à la mesure de l’événement. Alors pourquoi diable choisir le 8 septembre ?

C’est peut-être le 8 septembre 1987 que Maurice Ronai avons esquissé les contours de Courrier International, à la table d’un café de la Bastille, bientôt rejoint par Hervé Lavergne, un compagnon de route de VSD, et Jean-Michel Boissier, qui avait créé Priorité à gauche avec Maurice et moi (il faut vous dire que Priorité à gauche et VSD étaient voisins, rue Paul-Baudry à Paris).

Ou alors, c’est peut-être le 8 septembre 1990 que nous nous sommes lancés dans la fabrication d’un premier zéro en temps réel, et qu’après une nuit blanche, Alfred Mignot, Juan Calderon et moi n’avons réussi qu’à boucler 2 pages sur les 32 que comptait le journal. Et que j’ai pleuré de fatigue et d’angoisse, à deux mois du lancement.

Mais après tout, pourquoi faire une fixette sur septembre et ne pas choisir ce jour de janvier 1988, où le tout tout premier numéro zéro est sorti ? Il était photocopié sur du papier A1, grand comme le Wall Street Journal et beau comme un camion. Il y avait à la une un article du Financial Times et une caricature de Benedetti et Minc – eh oui Alain, déjà ! – à l’assaut de la Société générale de Belgique, vénérable institution qui d’ailleurs, étrangement, deviendra plus tard notre actionnaire.

Ou peut-être faudrait-il retrouver la date exacte de cet émouvant jour de mars 1988 où nous avons réunis familles et amis à la Maison de l’Amérique latine, grâce à Bernard Cassen, pour leur présenter notre projet, puis les rançonner implacablement. Au final, nous avons récolté 300 000 Francs en quelque 80 chèques, dont un du patron de Sud-Ouest Jean-François Lemoine et un autre de 100 000 F de Christian Marchandise, fondateur de Télémarket. C’est avec ces tout premiers actionnaires que nous avons pu démarrer, produire un numéro zéro (tabloïd cette fois), nous payer quelques études avec l’aide de Jean-Marc Lech d’Ipsos, rédiger notre business plan et surtout, surtout tenir pendant les 2 ans qu’il nous a fallu pour réunir le capital de départ, hébergés par des sociétés amies : le fabricant de dictionnaire « Intellexis » de Philippe Amiel, puis l’agence A.Jour de François de Valence.

Un anniversaire plus printanier pourrait être celui du 24 mai 1990, jour fondateur où, grâce au coup de pouce d’Eric Ghébali et de Tony Dreyfus, nous nous sommes retrouvés dans le bureau de Pierre Bergé pour signer l’acte de naissance du journal. C’est bien avenue Marceau, sous le regard mélancolique du portrait d’Yves Saint-Laurent, et celui plus sévère de son directeur général, Jean-Francis Bretelle, que Pierre a signé patiemment (lui qui déteste tant signer) l’épais pensum que nous avait préparé notre avocat. L’épreuve était si fastidieuse qu’il a du proposer à son co-actionnaire, Guy de Wouters, de poser les documents sur une tablette pliante sortie spécialement pour l’occasion. Hervé et moi tétanisés, suant les secondes, ne pensions qu’au moment où tout cela serait fini, où nous pourrions dire au revoir poliment, sans bafouiller, et rejoindre nos deux amis au bistrot en face, la Mascotte, avec deux chèques de 5 millions de Francs. 10 millions… Ca c’est une somme ! Il en faudra finalement beaucoup plus pour installer Courrier International durablement dans le paysage (ça coûte cher de créer un journal). Heureusement Pierre Bergé y croyait autant, sinon plus que nous. Il est vrai que le doute s’était insinué après deux ans de porte à porte et de refus de tous ce que Paris comptait comme groupes de presse (dont l’actuel taulier) et investisseurs improbables.

Nous pourrions aussi arroser le premier jour de l’installation dans la pépinière d’entreprise de Ménilmontant, rue Soleillet. A l’époque, Courrier employait une vingtaine de personnes que l’on pouvait réunir au complet pour d’interminables conférences de rédaction. Ils se reconnaîtront facilement : Isabelle Lasserre, Agathe Duparc, Chantal Lesfauries, Kazuhiko Yatabe, Gérard Delubac… Une pensée particulière pour ma soeur Isabelle Rosselin, traductrice d’exception (qui a encore récemment traduit l’interview de Prince pour Courrier) et pour ma voisine du dessus de l’époque (qui y fait toujours des petits dessins).

Et puis comment oublier le jour du voyage à l’Asahi Shimbun, la guerre du Golfe et les journaux arabes interdits en France, Vilnius et les articles envoyés par fax pendant le coup d’Etat grâce à nos journalistes déguisées en paysannes lituaniennes (?!), la sortie de la Nezavissimaïa Gazetta et la poignée de main molle de Gorbatchev, le coup d’Etat russe en direct avec France Info, l’illustre inconnu Clinton annoncé dès novembre 1991 en couverture, le jour où Die Zeit nous a donné un article avant même de le publier lui-même…

Courrier à tant d’anniversaires ! Ça tombe bien, ses anciens combattants, aujourd’hui un peu gâteux, adorent les commémorations. Alors aujourd’hui ou un autre jour…

Bon anniversaire Courrier,

Jacques Rosselin
Fondateur et directeur du journal de 1990 à 1995.

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